[Podcast #41] Vivre un trek photo extrême avec Antonin Charbouillot

L’invité

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Pour ce 41 ème épisode, c’est le photographe Antonin Charbouillot qui est à l’honneur. Vous allez passer une heure en sa compagnie. Et quelle heure !! Car c’est à un véritable voyage dans les pays nordiques que je vous invite à vivre avec Antonin. Et pas n’importe où ! En Laponie : là où il vient de passer 25 jours en total autonomie.

25 jours seul, au milieu d’un des endroits les plus froids de la planète, avec comme unique compagnon son appareil photo. Ah et j’ai oublié de vous dire : Antonin n’a pas encore 25 ans.

Seriez-vous capable de réaliser pareil exploit ? Très honnêtement, moi pas. Dormir en hamac, à la belle étoile à quelques kilomètres de chez moi en solo, pas de souci. Je sais faire, j’ai plus peur. 😉 En revanche, près d’un mois sans aucune possibilité de contact direct, sans âme qui vive à des dizaines de kilomètres à la ronde, dans un environnement hostile et que je ne connais pas du tout, très peu pour moi.

J’ai donc une profonde admiration pour Antonin, comme d’ailleurs toutes celles et ceux vivant de telles expériences. Nous autres, simples photographes des campagnes françaises, sommes presque habitués à entendre parler des exploits de Vincent Munier aux confins de l’Arctique. Mais à écouter le récit d’Antonin, on se rend compte que son voyage est à ranger dans la catégorie des exploits !

Mais qu’est-ce qui peut bien pousser ces aventuriers à se lancer ces défis ? Pour Antonin, la raison est simple et noble en même temps : pour apprendre à mieux se connaitre. Rendez-vous compte. Le gars a 24 ans, et le truc qui le motive dans la vie c’est défier son propre mental, son propre corps pour mieux savoir qui il est. Chapeau Antonin !!!!

Au sommaire de ce 41ème épisode

Voici ce que vous apprendrez dans ce podcast avec le photographe Antonin Charbouillot :

  • La biographie d’Antonin
  • La génèse de sa passion pour la photo
  • Les différences entre ce qu’il avait préparé et ce qu’il a vécu
  • Le matériel utilisé a-t-il été à la hauteur de ses attentes ?
  • Sa préparation physique a-t-elle été suffisante ?
  • Mentalement, comment a-t-il réagi ?
  • Comment Antonin a géré le stress du mauvais temps ?
  • Quel impact sur sa pratique photo a eu un tel voyage ?
  • Quel évènement a marqué Antonin ?
  • La matériel photo utilisé.
  • Sa technique pour photographier les aurores boréales
  • Le making-of d’une de ses plus belles images
  • Comment gérer la solitude ?
  • Quelles espèces animales Antonin a rencontré ?
  • Qu’est-ce qui fait qu’Antonin déclenche à un moment plutôt qu’à un autre ?
  • Comment gère-t-il les batteries photos et les cartes mémoires ?

Repères cités dans cet épisode

Vous avez aimé cet épisode pour apprendre à exposer vos photos ? Partagez cette interview sur Facebook en cliquant ICI, c’est le meilleur moyen de faire connaitre les photos et le travail d’Antonin. Merci ! 🙂

Quelques photographies d’Antonin

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Transcription texte de l’interview

Chaque nuit je mettais 3 réveils : un à 10h, un à minuit et un à 2h du matin pour voir l’évolution de la nuit et pour voir s’il y avait des aurores boréales qui évoluaient dans le ciel à ces moments-là, pour pouvoir faire des photos.

Régis : Bonjour Antonin. Comment vas-tu ?

Antonin : Très bien. Et toi, Régis ?

Régis : Ça va. Je te remercie. Les lecteurs du blog te connaissent déjà car tu avais écrit sur le blog un article qui avait eu pas mal de succès et qui s’appelait Comment préparer un trek photo en Laponie. Tu expliquais parfaitement comment tu allais te préparer pour vivre en totale autonomie pendant 25 jours une expédition photo dans une région au climat extrême.

Depuis tu es parti, tu as fait le voyage, tu en es revenu. Au moment où tu nous parles tu n’es toujours pas dans ta tente au fin fond de la Suède, j’espère ?

Antonin : Non, j’ai pu rentrer tranquillement.

Régis : Parfait. L’objectif de l’interview est super simple. Tu vas partager ton incroyable expérience avec les auditeurs et les lecteurs du blog. Quand même, avant de rentrer dans le vif du sujet, est-ce que tu peux en quelques mots te présenter, s’il te plait, Antonin ?

Antonin : Pas de souci. Je m’appelle Antonin Charbouillot, j’ai 22 ans et je suis originaire de Bourgogne. Pour expliquer en quelques mots comment j’en suis venu à faire un trek en Laponie. J’ai fait un BTS gestion et protection de la nature. J’ai vraiment commencé la photographie à ce moment-là, même si ça ne faisait pas du tout partie de ma formation.

J’ai fait un stage de 3 mois à Madagascar dans le cadre de mes cours. J’avais emporté un petit appareil photo avec moi. Lorsque je suis rentré, je ne pensais plus qu’à ça. Une fois que j’ai eu mon BTS, j’ai tout arrêté pour ne faire que de la photo finalement.

Régis : Tu t’es fait attraper par le virus de la photo sans prendre garde. Tu ne t’y es pas attendu. Tu as pris ce petit appareil pour les souvenirs de vacances de Madagascar. Et c’est le virus qui t’a chopé ?

Antonin : Oui. J’ai vécu 3 mois dans une forêt tropicale. Je faisais une étude sur les grenouilles. J’ai vraiment pris plaisir à prendre toutes ces photos. C’est vrai que quand je suis rentré, je ne pensais plus qu’à ça. Je me suis rendu compte que c’est là que je m’épanouissais le plus, que j’avais vraiment besoin de ce moyen de création. Donc j’ai tout stoppé.

Régis : Alors que j’imagine que les photos que tu prenais lors de ton voyage à Madagascar étaient des photos plutôt naturalistes, il n’y avait pas vraiment de recherche artistique, c’était plutôt pour présenter les grenouilles dans leur environnement naturel.

Antonin : Oui, c’est exactement ça. On ne peut pas dire qu’il y avait une recherche. Je n’ose même plus les montrer aujourd’hui.

Régis : Je comprends. Si, dans un but scientifique, mais sinon il n’y a pas de valeur artistique. Quel est ton état d’esprit maintenant ? Est-ce que tu as envie de repartir dès demain ou plutôt de faire une bonne petite pause ?

Antonin : J’ai plutôt envie de repartir dès demain. Déjà mon univers photographique repose quasiment essentiellement sur le voyage. Je suis perpétuellement à l’étranger. La petite pause je l’ai déjà pris après mon voyage mais j’ai déjà envie de repartir.

Régis : Tu as le virus de la photo, mais tu as aussi un autre virus qui est celui du voyage. Les deux ne sont absolument pas incompatibles et tu en es la preuve vivante.

Antonin : Exactement. Mon univers photo repose exclusivement là-dessus.

Régis : Sur la découverte de nouveaux paysages et de nouveaux environnements. Est-ce que tu as ressenti un gros décalage entre tes attentes et ce que tu as réellement vécu sur le terrain ou à l’inverse c’était plutôt conforme à ce que tu t’étais imaginé à l’avance ?

Antonin : Ce n’était pas exactement conforme à ce que j’imaginais. Au niveau mental, ce n’était pas exactement comme je le pensais. On ne rediscutera après à ce niveau-là. Je m’étais assez bien préparé à ce voyage.

Je suis assez prudent dans tout ce que je fais. Par exemple au niveau du matériel j’ai bien réussi à m’équiper avant. Tout était assez bien calé. Il y a toujours plein de surprises mais c’est ce qui fait aussi la magie du voyage.

Régis : Si c’était exactement comme tu te l’étais imaginé, finalement tu n’aurais pas eu de surprises, ça aurait même été un petit peu triste de voir que tout ce que tu avais prévu, ça se passait idéalement. L’imprévu fait aussi partie de l’excitation de partir en voyage.

Antonin : Totalement. Je pars aussi pour ça. C’est une aventure. C’est excitant de se lever le matin et de ne pas savoir ce que l’on va voir, ou durant la journée. C’est totalement hors du temps. Je ne sais pas comment dire.

Régis : Hors du temps, c’est une bonne explication, c’est une bonne petite expression qui signifie bien ce que tu as vécu. Dans ton article, tu expliquais comment il fallait choisir sa tente, son sac de couchage, quel matériel photo emporter, ce qu’il fallait prendre comme outil de communication, la pulka, une sorte de traineau qu’on tire avec des skis. Ma question est vraiment toute simple : est-ce que toute cette préparation matériel t’a été utile ?

Antonin : Oui, énormément utile. C’était du très bon matériel. Du coup ça m’a bien aidé. Si je n’avais pas eu du bon matériel comme ça, j’aurais peut-être pu aller au bout de mon périple mais ça aurait pu être plus dangereux.

Régis : Le matériel de qualité, en tout cas bien choisi, en plus du confort que ça peut t’apporter est essentiel au niveau de la sécurité. C’est ce que tu veux dire ?

Antonin : Oui. Par exemple si je reviens un peu sur la tente, c’est ton abri, c’est l’endroit où tu dors et où tu passes tes journées s’il y a de la tempête. Si à un moment la tente vient à lâcher, dans ces conditions, les températures sont descendues jusqu’à -31, c’est sûr qu’on ne passe pas la nuit dehors si on n’a pas d’abri.

Régis : D’accord. Ce sont des tentes qui sont conçues pour supporter ce genre de conditions, qui ont du coup un certain cout. Ce ne sont pas des tentes qu’on trouve à Décathlon, j’imagine ?

Antonin : Non. C’est ça. Particulièrement aussi par rapport au vent, parce que j’étais dans une région où il y a énormément de vent. Je me posais pas mal de questions à ce niveau-là parce qu’il fallait vraiment une tente solide si une tempête se levait. J’ai eu 2 jours à un moment de tempête. Là j’ai été content d’être dans une bonne tente.

Régis : J’imagine. C’est le cocon et tu as intérêt à être bien dedans. Maintenant que tu as l’expérience du terrain, si tu devais repartir demain, est-ce que tu garderais ce que tu as pris ou tu changerais quelques petites choses quand même ?

Antonin : Tu parles au niveau technique ?

Régis : Au niveau matériel par exemple.

Antonin : Au niveau matériel, je pense que je me suis assez bien équipé. Par exemple j’avais pris un duvet en plumes d’oie, c’est très confortable mais il prend l’humidité très vite. Donc c’est vraiment compliqué. Ça m’est arrivé de faire du feu dans la forêt pour le sécher parce que si le sac de couchage est humide, après il perd ses qualités.

Régis : Ses propriétés d’isolation, oui.

Antonin : Exactement. Donc là ça commence à devenir compliqué. Mais je me suis toujours débrouillé. J’ai réussi à le faire sécher quand il fallait. Mais j’aurais pu prendre un sac de couchage synthétique. On n’a pas le même confort mais il est toujours à peu près sec.

Régis : Intéressant comme retour. Par rapport à ta préparation physique, j’imagine que c’était nécessaire d’avoir un bon niveau d’endurance physique pour ce type d’aventure et que ça ne puisse pas tourner au cauchemar, est-ce que tu avais assez d’endurance, assez de caisse physique, est-ce que tu étais prêt physiquement pour cette aventure ?

Antonin : Je fais quand même pas mal de sport à la base. J’étais assez prêt à ce niveau-là. Il faut se dire que ce n’était pas un exploit sportif dans la mesure où j’étais là-bas 23 jours tout seul, mon seul but c’était déjà de me retrouver avec moi-même mais aussi de prendre des photos. Je ne m’étais pas vraiment fixé par exemple 30 kilomètres par jour.

Je m’étais fixé une boucle, largement faisable dans les 23 jours. Mon but c’était de pouvoir ramener des photos. Si à un moment il y avait un point que j’appréciais particulièrement, je pouvais y rester 2-3 jours. Au niveau sportif, je pouvais prendre tout mon temps.

Régis : Ce n’est pas une course. Un trek, tu as un départ, une arrivée, le premier qui arrive c’est celui qui gagne, donc tu as intérêt à aller le plus vite possible. Là tu n’avais pas cette contrainte-là donc tu pouvais prendre des temps de repos nécessaires, tu pouvais te reposer comme il fallait.

Mais par contre est-ce que tu as des crevasses, de la peau qui était vraiment abimée, des choses comme ça, des trucs auxquels on n’est pas préparé physiquement ?

Antonin : A ce niveau-là, ça allait à peu près. J’ai eu quelques crevasses par rapport au froid mais pas grand-chose. Les températures les plus basses c’était -31, mais ce n’était pas très longtemps non plus. Je faisais très attention à mes pieds. Le soir je massais toujours mes pieds.

Régis : Une routine qui te permet de garder un certain niveau de capacité physique. Ton corps a répondu présent. Par contre au niveau du mental, est-ce que tu t’es dit à un moment donné « Bon Dieu, qu’est-ce que je fais là, pourquoi je suis venu, il fait froid, je suis tout seul » ? Est-ce que tu as eu ce genre de réflexion-là ?

Antonin : Oui. Je l’ai eu finalement assez rapidement.

Régis : C’est rassurant quand même.

Antonin : Je l’ai eu, parce que dans les 8 premiers jours j’ai eu 2 jours de beau temps au départ, après j’ai eu 6 jours de brouillard total où je ne faisais plus la différence entre le sol et le ciel.

Régis : Une petite parenthèse. J’ai toujours entendu dire que dans ces conditions-là, quand il y a du brouillard, du blizzard et qu’on ne voit pas à 3 mètres, c’est les pires conditions dans les pays froids parce que c’est là où on se perd. Il y a même des personnes qui se sont perdues alors que leur campement était à 10 mètres.

Ils ne le voyaient plus, ils ne savaient plus où aller, ils partaient dans une direction qui n’était pas la bonne. Ces gens-là sont morts parce qu’ils sont restés isolés alors que leur campement était à moins de 20 mètres. Est-ce que tu avais cette crainte-là ?

Antonin : Oui, j’avais cette crainte-là. Mais j’avais un GPS avec moi. Je faisais très attention à ça. C’est-à-dire que chaque fois que je quittais le camp pour photographier ou juste faire du ski sans ma pulka, je plaçais un point GPS à l’endroit où j’avais laissé mes affaires. Donc je pouvais vaquer à mes occupations en étant serein parce que le GPS est quand même précis à une dizaine de mètres près.

Même si on est dans le brouillard, on peut réussir à retrouver tout ça. C’est quelque chose qu’il faut savoir avant de partir. On ne part pas comme ça, il faut le savoir.

Régis : Quand les journées sont comme ça, quand il n’y a finalement rien à faire, tu ne vois pas à 5 mètres, tout est blanc, les journées blanches comme celles-ci, est-ce qu’il y a un intérêt photographique ou il faut que tu prennes ton mal en patience ?

Antonin : Sur les 6 jours, il n’y avait pas du tout d’intérêt photographique parce que je ne voyais rien du tout, comme tu dis à 3 mètres, et du coup c’était super compliqué. Je ne distinguais rien du tout. J’étais comme dans un rêve blanc. C’est un peu flippant parce que c’est là que le mental commence à diminuer.

J’arrivais au 6e jour, le 8e jour à ce moment-là, et je n’avais quasiment aucune photo. Je commençais à me dire « je suis venu là pour faire des photos, on est le 8e jour je n’ai toujours rien » et à se dire « quand est-ce que ça va se lever » parce que c’était assez affolant.

Régis : Dans nos contrées on a la météo, on va voir sur le site de Météo France. Quand le mauvais temps s’installe un petit peu, on arrive à être plus patient parce qu’on sait que demain, dans 2 jours ça va se lever, l’anticyclone va arriver.

Est-ce que justement tu pouvais être un peu plus patient parce que tu savais que ça allait se lever ou tu n’avais aucun accès à la météo et qu’il fallait que tu attendes simplement que le beau temps arrive ?

Antonin : Dans tous les cas, je n’avais accès à la météo. Je pense que même si j’en avais eu, je ne l’aurais pas forcément pris parce que j’étais dans une espèce de déconnexion. Ces 23 jours, c’était vraiment pour me retrouver avec moi-même, ce n’était pas pour me reconnecter à un moment à Internet ou ce genre de choses.

Du coup ça fait partie du jeu, un peu. C’est-à-dire qu’on est parti 23 jours, ça permet de se retrouver avec soi-même, on se pose des questions, il n’y a personne autour de soi pour interagir. C’est très intéressant finalement.

Régis : Même si c’est long. Dans nos sociétés actuelles, avec le rythme de la vie, on n’a pas le temps de se poser toutes ces questions-là, de voir le temps qui passe, on est trop pris par nos activités. C’est vrai que ça doit être assez perturbant de vivre ce genre d’expérience parce qu’on n’est pas habitué à ne pouvoir rien faire sauf à attendre le temps qui passe, à réfléchir un peu sur sa condition.

Antonin : C’était vraiment génial aussi parce que ça me permettait de me remettre en cause. J’étais aussi parti dans l’optique de savoir si j’étais un solitaire ou non.

C’était un de mes objectifs. J’étais parti pour les 23 jours et je m’étais dit « je vais me découvrir un peu plus, je vais me rendre compte si je suis quelqu’un qui n’a besoin de personne finalement. Est-ce que j’ai besoin d’être dans la nature sans personne ou est-ce que j’ai besoin des gens ? »

Régis : Verdict ?

Antonin : Je me suis débrouillé tout seul mais j’ai besoin des gens. Je me suis rendu compte que j’aimais l’humain.

Régis : Ce n’est pas quelque chose dont tu avais conscience ?

Antonin : Oui, exactement. Ce qui est drôle, c’est que ça va aussi impacter sur mon univers photographique. Je suis en train d’évoluer petit à petit. L’humain est de plus en plus présent dans mes clichés.

Régis : C’est intéressant, ça !

Antonin : Malgré que la nature y soit toujours. Je pense que ce sera toujours la base de mes projets. Dans les mois et les années qui viennent, vous allez voir mon travail évoluer par rapport à l’humain.

Régis : Tu veux dire que le fait de t’être rendu compte que tu avais une réelle empathie envers l’humain alors tu ne pensais pas avoir conscience de ça, ça te permet d’évoluer au niveau photographique. C’est vraiment intéressant. Est-ce qu’il y a un moment qui t’a vraiment marqué, plutôt positivement ? Le truc qui te fait dire « j’ai bien fait de faire tous ces efforts-là, faire tous ces sacrifices » ? Qu’est-ce qui t’a marqué réellement pendant ces 25 jours ?

Antonin : Je pense que ce qui m’a marqué particulièrement, ce serait plutôt les aurores boréales. Mais je pense à une nuit assez particulière. C’était toujours assez fantastique de voir ça. Mais je pense à une nuit, après ces 6 jours de brouillard, j’ai eu ma première journée de beau temps.

Chaque nuit, je mettais 3 réveils : un à 10h, un à minuit et un à 2h du matin pour voir l’évolution de la nuit et pour voir s’il y avait des aurores boréales qui évoluaient dans le ciel à ces moments-là, pour pouvoir faire des photos.

Régis : Toues les nuits ?

Antonin : Oui, toutes les nuits. Ce n’est pas tous les jours qu’on est en Laponie.

Régis : Evidemment. Tu ne voulais absolument rien louper et pouvoir être en présence d’aurores boréales parce qu’en fait il peut y en avoir à minuit et pas à 2h ou à 2h et pas à minuit ?

Antonin : Exactement. Ça va très vite. Là par exemple, ce soir-là j’allais aller me coucher, il était 20h, la nuit était tombée depuis 4 heures et demie. Là il y avait une aurore boréale toute fine. J’étais prêt à aller me coucher. En quelques secondes, ça a pris tout le ciel, ça a illuminé la vallée. Je ne rigole pas quand je dis ça.

Régis : Comme la pleine lune éclaire la campagne, là c’était pareil ?

Antonin : Même bien plus. C’était complètement dingue. C’était comme une récompense des 6 jours que j’avais passé dans le brouillard. J’étais en train d’observer ça et je me suis dit « c’est vraiment pour ça que je suis là ». Je profitais pleinement du moment et tout ce que j’avais vécu avant était un peu effacé.

Régis : J’imagine. C’est un peu comme Vincent Munier, on a tous vu ou entendu son émotion quand il a enfin vu apparaitre les loups après des jours entiers sans rien voir comme toi. Il en pleurait tellement il était ému. J’imagine que ton émotion devait être à peu près du même acabit. C’est chouette.

Antonin : Je peux même te raconter une anecdote par rapport aux loups, c’était en Alaska il y a 2 ans. J’ai vécu avec une famille de pêcheurs pendant 3 mois. Ce voyage c’était aussi pour approcher le loup de l’Alaska, donc une quête quand même pas facile. Je ne voyais rien du tout depuis un bon petit moment.

Il y a un matin où je me suis réveillé. Tous les matins, je prenais un canoë pour aller faire des photos dans la baie. Ce matin-là, je sors, j’arrive sur le quai et je vois une forme assez étrange dans l’eau. Je commence à regarder aux jumelles. Je vois que c’était un petit faon qui nageait dans l’eau dans ma direction.

J’avais déjà mon appareil photo à la main. Je commence à faire des photos du faon. Il se rapproche, il se rapproche jusqu’à moi, je pouvais presque le toucher. Je me demandais vraiment ce qui se passait. A ce moment-là j’entends un bruit de branche qui craque en provenance de la forêt.

Là, je vois un loup qui sort de la forêt. Il était 6h du matin, il y avait une lumière incroyable. Devant moi, à une quinzaine de mètres, le loup qui était sur la piste du faon et qui est sorti de la forêt.

Régis : Il le pistait ?

Antonin : Oui, c’est ça. Je pense que tu peux imaginer l’adrénaline que j’ai eue à ce moment-là ?

Régis : J’imagine. En gros le faon s’enfuyait, cherchait à s’échapper du loup. Il ne venait pas du tout vers toi parce qu’il t’avait vu. Par tous les moyens il voulait échapper au loup et le loup était derrière. Il était seul ? Parce que le loup, on le sait tous, il chasse en meute. Il fatigue sa proie en chassant en meute. Là, il était tout seul ?

Antonin : Oui. J’ai vu un seul loup. Ils étaient peut-être plusieurs mais je n’en ai vu qu’un seul. Je me suis approché un petit peu pour être encore un peu plus proche. Lui aussi parce qu’il ne m’avait pas vu au départ.

A un moment nos regards se sont croisés. Pendant 2 minutes il est resté face à moi. Il n’a pas bougé. Il était très curieux. J’ai pu prendre quelques clichés. C’était une émotion incroyable. Je pense que c’est les 2 minutes les plus intenses de ma vie.

Régis : J’imagine.

Antonin : Franchement, durant toute la matinée qui a suivi, l’adrénaline ne redescendait pas.

Régis : Le cœur battait encore à fond. C’est sûr que ce sont des moments absolument incroyables. Je ressens ça de manière moins forte quand je vois poindre les oreilles des lapins de garenne quand je vais un peu les voir. Mais pour le loup c’est quand même puissance 1000, effectivement. Très belle anecdote, tu as bien fait de la raconter.

On va quand même parler photo parce que c’est une émission photo. On va aborder ce sujet, même si tout ce qu’on a dit avant était super intéressant. Quel matériel avais-tu avec toi ? Rapidement. Boitier, objectifs, qu’est-ce que tu avais emporté ?

Antonin : J’avais 2 boitiers avec moi, j’avais un Pentax K5-2 avec un 300mm, à côté de ça j’avais un 5D Mark ii de chez Canon. J’utilise l’un pour l’animalier, l’autre pour le paysage. J’affectionne particulièrement le Pentax parce que c’est l’appareil que j’utilise depuis le départ. Le Pentax, c’est un petit format, il doit couter 400 euros en occasion.

C’est un boitier qui n’est pas forcément très bon mais je le connais par cœur, c’est vraiment ça qui compte. Il n’a même pas d’autofocus, c’est vraiment la base. Mais je le connais bien.

Régis : Je suis d’accord avec toi. Quand on arrive à utiliser les touches de l’appareil, à jongler sur les différentes fonctions sans avoir à regarder l’appareil, on sait où doivent se placer les doigts, c’est un sacré avantage pour être beaucoup plus réactif. Quels objectifs tu avais avec toi ?

Antonin : J’avais juste un 300mm et un 24-70 pour le paysage.

Régis : D’accord. Est-ce que tu avais un doubleur de focale ou un multiplicateur de focale pour le 300mm ou tu te contentais du 300mm ?

Antonin : Non. Je fais tout au 300mm. J’ai très peu de matériel avec moi. Je préfère avoir peu de matériel et bien le connaitre qu’avoir 4-5 objectifs.

Régis : Est-ce que tu penses qu’avec le recul tu referais pareil ? Est-ce que tu te dis « c’est suffisant, 2 objectifs » ou tu emmènerais peut-être quelque chose de plus ? Par exemple pour les aurores boréales, un grand angle focale fixe n’aurait pas été quelque chose de sympathique à faire ?

Antonin : Ça aurait été sympathique.

Régis : Vraiment un grand angle, presque que fish-eye ?

Antonin : Oui. Mais je pense que ce serait moins mon style de photo. Vu que je suis habitué de travailler avec ces objectifs, ce n’est pas ma marque de fabrique mais je ne fais pas de photo au fish-eye, ça pourrait changer. Ce n’est pas quelque chose que j’envisage.

Régis : D’accord, pas de souci. Il y a une photo que vraiment j’adore, je la mettrai en illustration juste en dessous de l’article. Il y a toute la série sur les aurores boréales. Mais il y en a une que je trouve vraiment très belle, c’est celle où, je ne sais pas si c’est toi ou quelqu’un d’autre qui éclaire avec une lampe torche l’horizon.

On voit la personne, on voit l’aurore boréale qui est en fond. J’aime beaucoup dire qu’une belle image, c’est une image qui raconte une histoire. Celle-ci raconte vraiment une histoire avec cette personne qui est là. On ne sait pas si elle est perdue, si elle cherche son chemin, si elle observe le ciel. On se pose 1.000 questions en la regardant. Comment tu as fait techniquement pour la réaliser, celle-ci ?

Antonin : Je vais parler techniquement. Mais je vais juste faire un petit point avant par rapport à cette photo et à cette série que j’ai constituée là-bas. J’étais parti pour faire de l’animalier. Il se trouve que les rencontres n’ont pas forcément été là. Du coup la série a beaucoup tourné sur mon périple. Il y a des photos que j’ai faites de moi-même avec le retardateur, comme celle-ci. Tout est disponible sur mon site Internet.

Régis : Donc c’est toi qu’on voit ?

Antonin : Oui, c’est moi qu’on voit.

Régis : Techniquement comment tu t’y prends ? Il faut forcément que l’aurore boréale soit visible, soit assez exposée, donc j’imagine qu’il y a un temps d’exposition suffisamment long.

En même temps il y a toi qui tiens la lampe. Donc il y a cette source lumineuse qui est assez puissante pour un capteur avec un temps d’exposition assez long à pleine ouverture. Comment tu fais pour gérer cette exposition qui est assez contradictoire ?

Antonin : L’exposition, ça dépend de l’intensité des aurores, parce que parfois on va avoir des aurores boréales qui sont très peu intenses. Ça m’est arrivé peut-être d’aller jusqu’à 20 secondes en temps d’exposition. Quand je te parlais de celle qui avait pris tout le ciel et illuminé la vallée, j’étais à moins de 8 secondes, ce qui est vraiment énorme.

On ne se rend pas trop compte comme ça mais il y avait une grosse luminosité. Je le fais assez naturellement. Je réfléchis très peu aux réglages. J’ai fait ça peut-être la première année où je faisais de la photo. Mais maintenant je le fais plus à l’instinct. Après il y a toujours des rectifications à faire. Comme tout le monde, on fait une photo, après on corrige ce qui ne va pas.

Régis : Bien sûr. D’ailleurs l’intérêt du numérique c’est ça. C’est de voir assez rapidement l’erreur qu’on a faite, ou pas. Là j’ai réussi parce que j’ai fait ce réglage-là, je pourrai le reproduire. C’est aussi intéressant pour ça le numérique. Je reviens sur les aurores boréales. On va sortir un tout petit peu de la photo.

Je ne sais plus qui me racontait ça, peut-être une personne que j’avais également interviewée à propos de ça, qui me racontait que les aurores boréales quand on les voit, elles sont un peu décevantes parce qu’on ne peut pas faire 20 secondes d’exposition avec nos yeux pour avoir cette luminosité assez incroyable. Elles sont un peu plus ternes que ce qu’on peut voir sur les photos. Est-ce que c’est vrai ?

Antonin : Oui, c’est vrai dans le sens où, de toute façon, quand on fait un temps d’exposition, vu qu’il capte la luminosité, la luminosité sera plus intense. Je pensais ça au début, moi aussi. J’ai été confronté à des aurores boréales qui étaient exceptionnelles. Oui, l’appareil photo intensifie le phénomène. Mais il y a des aurores boréales qui sont incroyables.

Régis : J’imagine que l’émotion est vraiment très forte quand on les voit en vrai. Mais elles ne sont pas magnifiées par le temps d’exposition, et même le post-traitement derrière où on va avoir un peu tendance à saturer les couleurs, à mettre un peu plus de netteté, ce qui fait qu’en photo ça claque ?

Antonin : Oui, c’est sûr que la photo la met encore plus en valeur. Mais il y a certaines aurores boréales qui sont fantastiques.

Régis : Par rapport aux réglages, très techniquement, comment tu t’y prends ? Tu l’as dit, le temps d’exposition varie en fonction de l’intensité de l’aurore. Ça peut aller de 8 secondes, donc c’est incroyable comme intensité lumineuse, à 20 secondes quand c’est un peu plus classique. Quelle ouverture tu as sur ton objectif ? Est-ce que tu fais une correction d’exposition ? Quelle sensibilité tu utilises ?

Antonin : Par exemple sur mon 24-70, j’étais à 2,8 au minimum. Souvent je reste à ce niveau-là parce que ça me procure une grande luminosité. Au niveau des iso, ça varie vraiment. Je suis souvent entre 1600 et maximum 3200 mais je ne dépasse jamais les 3200.

Régis : Effectivement, j’ai fait quelques photographies de voie lactée cet été, ce sont ces réglages-là que j’ai également utilisés. Il faut trouver le bon équilibre entre la sensibilité et le bruit parce qu’on sait que si on monte trop dans les iso, on aura beaucoup plus de bruit à gérer derrière, en postproduction.

Donc c’est intéressant de faire attention à ça. Pour l’astro-photo par exemple, il ne faut pas dépasser un temps de pose trop long parce que sinon on a les trainées d’étoiles qui apparaissent sur la photo.

Il y a une formule, c’est la règle des 600, je crois, pour savoir combien de temps on doit exposer au maximum sans avoir le filé d’étoiles. 20 secondes par exemple pour un grand angle. Est-ce que pour les aurores tu avais cette problématique-là ou pas du tout ?

Antonin : Non, pas du tout. Les aurores boréales bougent énormément. Après, ça rend plutôt bien sur l’appareil.

Régis : Ça fait une espèce de flou, quelque chose de cotonneux ?

Antonin : Oui. Comme exemple, elle y est aussi sur mon site Internet, j’avais pris une autre photo avec ma lampe torche, je voulais avoir une aurore boréale un peu plus loin. Le temps que je me place sur la photo, il y en a une deuxième qui est apparue. Il y a 2 aurores boréales qui arrivent derrière moi. Je ne l’avais même pas vu arriver. Elles se déplacent vraiment très vite. Elles se créent très vite.

Régis : On va passer maintenant Antonin, si tu veux bien, aux questions des lecteurs parce que sur la page Facebook du blog j’ai prévenu que j’allais t’interviewer.

J’ai demandé aux lecteurs de poser quelques questions. Il y a 3 personnes qui ont joué le jeu. On va commencer par Catherine qui te demande : « Comment gérer la solitude ? Comment tu as fais pour te retrouver tout seul d’un coup ? Est-ce que c’est compliqué de se retrouver tout seul alors que tu sors de l’aéroport, que tu viens de chez toi où tu as rencontré du monde ? Comment tu gères ça ? »

Antonin : Je suis vraiment habitué. Ça fait 3 ans que j’essaie de me retrouver tout seul dans la nature.

Régis : Tu ne t’es pas retrouvé comme ça tout seul du jour au lendemain ? C’était quelque chose d’assez progressif ?

Antonin : Oui, c’est ça. Pas sur une longue période comme ça. Je suis quelqu’un d’assez positif. J’essaie toujours de trouver des petites choses qui me redonnent un peu le sourire. Par exemple si je croisais des traces d’animaux, ça me redonnait un coup de pêche. J’essaie à chaque fois de trouver des petites choses qui me faisaient plaisir.

Régis : Il faut savoir se contenter de peu ?

Antonin : C’est ça.

Régis : C’est une bonne école après quand on retourne à la société, à la vraie vie. Ça permet de relativiser des petits soucis techniques. Ce n’est pas grave, voilà. La question de Sébastien : « quelles sont l’espèce que tu as rencontrées là-bas ? Est-ce qu’il y a eu des moments un peu chauds avec les ours par exemple, ou le loup ? Est-ce que tu as eu des rencontres un peu problématiques ? »

Antonin : Déjà le loup en Suède, pour le trouver, il faut se lever tôt parce que c’est super compliqué. Il reste très peu de loups. Si j’avais rencontré un loup, ça aurait été incroyable. Mais je n’ai vu ni trace ni loup. A ce niveau-là la question ne se posait pas. Sinon, ce n’est pas un animal qui me fait peur. C’est un animal curieux. Mais je ne pense pas qu’il irait jusqu’à attaquer un humain. J’ai une grande confiance dans le loup.

Régis : D’accord.

Antonin : Vu que je me suis pas mal documenté aussi sur le sujet, ce n’est vraiment pas un animal qui me fait peur. Mais je n’ai pas pu le rencontrer en Laponie. Au niveau de l’ours, je suis arrivé en février. Ils étaient encore en totale hibernation. Là, la question ne se posait pas non plus.

Régis : Donc pas de peur particulière dans la tente ? Moi, ça m’arrive assez régulièrement de revenir après un affût presque la nuit, entre chien et loup. Là en tant qu’humain on se sent tout petit, on ne se sent pas à notre place. Ce n’est pas de la peur, mais c’est de l’appréhension.

Chaque petit bruit est suspect, on se retourne vite. Alors qu’en pleine journée, ces mêmes petits bruits ne nous dérangent absolument pas. C’est vrai que tu es habitué, tu as souvent été tout seul. Mais malgré tout, dans un pays comme celui-ci, en Laponie, est-ce que tu avais peur ? La nuit, tu te fais réveillé par un bruit, est-ce que tu flippes de te dire « qu’est-ce que c’est » ?

Antonin : Pas tellement. Vu que je m’étais bien renseigné avant, je savais que je n’étais pas sur un territoire d’ours blancs ou gris, enfin en territoire d’ours, mais il y en avait très peu, ils étaient encore en hibernation. Les peurs que je pouvais avoir par rapport à l’animal étaient très réduites.

Je ne me suis jamais senti en insécurité sur place à ce niveau-là. J’ai plutôt fait des bonnes nuits. Je ne me suis pas trop fait de soucis. Si j’avais par contre campé sur la banquise dans une zone à ours blancs, je pense que je ne dormirais pas trop les nuits.

Régis : Effectivement.

Antonin : Mais ce n’était pas le cas. C’était aussi pour ça la Laponie. Je me suis dit « on ne va pas commencer par trop compliqué non plus ». Il y a déjà pas mal de choses à gérer. S’il faut gérer aussi le respect de l’ours blanc, ce genre de choses, je ne me sens pas encore prêt pour quelque chose comme ça. Mais là j’étais assez serein, il n’y avait aucun souci.

Régis : Tant mieux. Il y a Jean-Christophe qui nous demande : « Pourquoi tu appuies sur le déclencheur à un instant précis plutôt qu’à un autre ? » Ça c’est une question qui n’est pas facile à répondre. Qu’est-ce qui fait que tu vas appuyer sur le déclencheur à ce moment-là ? A quoi tu réagis ?

Antonin : C’est drôle comme question. Je l’avais vue sur la page. C’est une belle question. C’est propre à chacun. Moi qu’est-ce qui me fait déclencher ? Déjà, je déclenche très peu. J’utilise quasiment jamais la rafale, au point de louper des fois des scènes qui pourraient être très sympas.

Mais je ne sais pas pourquoi, je n’arrive pas à faire des rafales. Déjà je n’ai pas envie de me retrouver à la fin de mon voyage avec 10.000 photos à trier. J’aime bien trier les photos, c’est un moment super sympa. Si on fait une rafale de 20 photos à chaque fois qu’on voit un animal sortir, à la fin ce n’est plus possible.

Je préfère plutôt passer du temps derrière mon appareil photo que derrière mon ordinateur. Donc à ce niveau-là je ne déclenche pas tellement. Pour donner un petit indice aussi sur le moment où je déclenche, je fais très attention à l’environnement.

C’est-à-dire que même un animal qui me plait particulièrement, s’il est dans une ambiance ou dans un environnement qui ne me plait pas, qui ne m’inspire pas, je ne vais pas déclencher. Je ne vais pas faire la photo pour faire la photo.  Je fais la photo pour créer une image. J’ai un peu de mal à expliquer ma manière de voir les choses.

Régis : Si. J’arrive bien à saisir ce que tu viens de dire. C’est l’environnement qui t’inspire. C’est-à-dire la lumière, le moment, l’attitude de l’animal et ton émotion sur le moment. D’ailleurs quelqu’un comme Michel d’Oultremont l’explique très bien également. C’est peut-être quelque chose qu’on a du mal à expliquer parce que c’est de l’ordre de l’émotion. Il le dit « moi, quand je déclenche, j’essaie de retranscrire l’émotion que je ressens dans ma photo ».  Du coup, le moment du déclenchement, le moment où on appuie sur le déclencheur est vraiment lié à l’émotion, c’est quelque chose qui n’est pas forcément rationnel, qui n’est donc pas non plus facile à expliquer.

Antonin : Michel, qui est un bon ami à moi, qui fait des photos formidables d’ailleurs, on le ressent particulièrement dans ses photos. Il y a toujours une émotion particulière qu’il arrive à retranscrire. A un moment, il faut vraiment faire comme si les réglages n’existaient pas. Après on peut aussi faire des photos naturalistes, c’est génial.

Mais quand on a envie de faire un peu des photos artistiques, de faire des photos qui nous ressemblent un petit peu plus, il faut essayer à partir du moment où on maitrise les réglages de faire abstraction de tout ça, de s’imprégner de cette ambiance, et à un moment on déclenche. De toute façon, c’est en nous.

Régis : J’ai encore vu récemment une vidéo, j’aime beaucoup cette petite série et j’invite les auditeurs à aller la voir, je la mettrais en lien sous l’article, c’est Julien Perrot, le rédacteur en chef de la Salamandre, celui qui a fondé cette magnifique revue, qui fait une petite série de vidéos qui s’appelle L’instant nature, ça parait tous les 15 jours sur Youtube, c’est super intéressant.

C’est la dernière dans laquelle il nous explique qu’il va voir les chevreuils, il raconte qu’il se place sur le site sur lequel il pense voir arriver les chevreuils, très tôt dans la journée. Ce qui fait qu’il a le temps de s’imprégner de l’ambiance du lieu. Ça parait un peu stupide comme ça. On pourrait penser qu’arriver 5 heures à l’avance ou une demi-heure à l’avance, quand les chevreuils sont là, ils sont là et on déclenche. En fait, non.

Etre sur le site vraiment avant, on est plus détendu, on s’est imprégné des bruits, de l’environnement, de la lumière, on voit la lumière qui décline au fur et à mesure, on se prépare. On se met dans l’état d’esprit de faire de la photographie et d’observer en même temps. C’est quelque chose qui change beaucoup de choses.

Antonin : C’est vraiment propre à chacun. Certaines personnes vont avoir besoin de 5 heures de temps pour faire de jolies photos. D’autres n’auront besoin que d’une minute. Pour revenir à ma manière de photographier en photo nature, j’attends très peu finalement. On ne peut pas dire que je sois très patient.

Après, il m’arrive de faire des affûts pour des espèces sensibles. Sinon j’ai plutôt tendance à me promener et à prendre ce qui vient, en respectant l’animal. Je me suis pas mal renseigné sur les comportements, je m’adapte en fonction pour ne pas les déranger. Je suis plutôt quelqu’un qui prend sur le vif, qui n’attend pas 5 heures.

Régis : D’accord. Il y a autant de façons de faire que de photographes. On a eu un petit moment de discussion presque poétique, c’était vraiment sympa. Mais je reviens sur quelque chose de beaucoup plus terre à terre et qui va pas mal intéresser les gens parce que même si on n’est pas tous à partir en Laponie, ce sont des problématiques qui nous arrivent souvent.

Comment tu fais pour gérer les cartes mémoire et le flux de photos que tu prends, même si tu n’en prends pas énormément, tu as quand même à gérer les cartes mémoire ? Comment tu fais également pour les batteries ?

Antonin : Je vais commencer par les batteries. Je crois que dans l’article que j’avais écrit, je devais prendre des panneaux solaires.

Régis : Oui, c’est ce que tu avais écrit.

Antonin : J’étais prêt à acheté le panneau solaire. Et j’ai énormément d’amis qui sont en Canon et qui ont pu me prêter des batteries. J’avais déjà pas mal de batteries en Pentax.

Régis : Des batteries qui étaient chargées au moment de ton départ ?

Antonin : Oui. C’est exactement ça. Je les gardais toujours sur moi dans une poche près du corps pour pas qu’elles se déchargent. La nuit je dormais avec dans mon sac de couchage.

Régis : Parce que le froid décharge les batteries très rapidement ?

Antonin : Oui. Exactement.

Régis : Est-ce que tu as été en panne de batteries ?

Antonin : Non, pas du tout. Dans des conditions comme ça, on déclenche très peu. Déjà parce que les rencontres animales sont très rapides. On voit très peu d’animaux. Les batteries ne se déchargent pas si vite que ça.

Régis : Et pour les cartes mémoire, comment tu as fait ?

Antonin : Pour les cartes mémoires, à chaque fois que je pars en voyage, j’en utilise 2. Je coupe mon voyage en 2. C’est-à-dire que sur la première partie je prends mes photos sur une carte mémoire, et je change au milieu. Si j’en ai une des 2 qui plante, j’en ai toujours une. Ça sauve au moins la moitié du voyage.

Si j’avais juste un petit conseil à donner à ceux qui nous écoutent, quand j’ai terminé mon voyage et que je vais pour reprendre l’avion, le bus, j’enlève toutes mes cartes mémoire, je les mets dans une poche intérieure de mon manteau. C’est-à-dire que si on te pique ton appareil, tu as toujours tes cartes mémoire.

Parce que c’est arrivé à énormément de monde de se faire piquer son appareil dans les derniers jours. Il vaut mieux être prudent.

Régis : Il y a le problème matériel du cout, du tarif de ce qu’on a perdu. Une carte mémoire ça vaut 20 à 30 euros, le cout de la carte mémoire, finalement on s’en fiche. Mais c’est ce qu’il y a dessus, ça c’est absolument irremplaçable, inestimable.

Antonin : C’est exactement ça. Si je perds mes appareils, ça vaut quelques milliers d’euros mais je m’en fous totalement par rapport à mes photos. Ce sont des moments qu’on ne va pas pouvoir revivre. Donc c’est très important. C’était juste un petit conseil.

Régis : C’est un excellent conseil. C’est Philippe Bolle que j’avais interviewé également sur un voyage au Spitzberg qu’il avait fait. Il avait un système de sauvegarde super élaboré, dans les limites de ce qu’on peut faire quand on part en voyage.

Il avait effectivement ses cartes mémoire, il avait un déchargeur de cartes et en plus il avait son ordinateur portable sur lequel il mettait également les photos. Donc il y avait une triple sauvegarde. Ce que tu as dit là, c’est ce qu’il faisait également, il avait toujours sur lui son déchargeur de cartes sur lequel il y avait toutes ses photos.

Il pouvait tout perdre sauf ça parce que c’était sur lui. C’est assez intéressant à savoir. Antonin, quel est ton prochain projet photo, quel est ton prochain voyage ?

Antonin : C’est un peu compliqué parce que je déborde un peu de projets.

Régis : C’est plutôt bon signe.

Antonin : Ce n’est pas toujours bon signe parce qu’on a du mal à choisir. J’ai plusieurs projets photo. Je ne vais pas pouvoir te parler de mon prochain. Mais si on parlait de photos nature, j’ai un projet de photos au Yukon où j’aimerais descendre une rivière en autonomie mais cette fois avec quelqu’un d’autre. Une vingtaine de jours tout seul sur une rivière du Yukon, à traquer aussi les animaux.

Régis : Le Yukon, donc en Amérique du Nord ?

Antonin : Oui. C’est juste au-dessus de la Colombie Britannique, à côté de l’Alaska. C’est un endroit très sauvage. C’est des projets assez lointains. Ce sera, je l’espère, pour l’été prochain. Sinon cet hiver je repars en Norvège mais c’est pour d’autres projets.

Régis : Est-ce que tu prévois une exposition de ton périple en Laponie ?

Antonin : Je ne pense pas, non.

Régis : Pas tout de suite ?

Antonin : Il sera intégré à un autre projet d’exposition. Il y a quelques photos qui seront reprises. Mais pour celui-ci ça va juste rester une série qui va paraitre dans des magazines ou ce genre de choses. Mais ça ne va pas déboucher sur une exposition.

Régis : Antonin, je te remercie beaucoup pour cet excellent moment passé en ta compagnie.

Antonin : Je te remercie beaucoup aussi. C’est vraiment très sympa de me donner la parole. J’espère que ça pourra donner envie à certains de partir aussi.

Régis : Sans aucun doute. Merci beaucoup Antonin.

 

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