[Podcast #47] Réussir son reportage photo avec Florian Ledoux

Au sommaire de ce 47ème épisode

Voici ce que vous apprendrez avec Florian Ledoux dans ce podcast « Réussir son reportage photo« . Cliquez sur le temps entre crochets pour accéder directement à la partie qui vous intéresse.

  • [2:05] La bio de Florian
  • [5:25] Son équipement photo
  • [7:04] Utiliser un drone dans un reportage
  • [11:10] Protection du matériel photo en conditions extrêmes
  • [13:14] Définition du reportage photo
  • [15:00] La clé : s’imprégner du lieu
  • [21:50] Qui sont les inuits ?
  • [25:25] La génèse du reportage photo sur les inuits
  • [28:40] Photographier pour avoir des idées
  • [31:25] La mise en oeuvre concrète du reportage photo
  • [34:30] Gérer les différentes plans
  • [38:30] Mettre du texte ou pas ?
  • [42:00] Le futur de la culture inuit
  • [45:55] Le pouvoir d’une exposition photo
  • [47:40] Visiter le Groenland

Repères cités dans cet épisode

Vous avez aimé cet épisode pour apprendre réaliser un reportage photo? Partagez cette interview sur Facebook en cliquant ICI, c’est le meilleur moyen de la faire connaitre. 🙂

J’en profite aussi pour vous dire que cet article du blog sur la préparation d’un trek photo vous intéressera : cliquez ici pour lire l’article

L’invité

Voir, témoigner, protéger.

C’est le slogan qui s’affiche sur la page d’accueil du site internet de Florian Ledoux. Ces trois mots résument parfaitement le travail photographique de Florian.

Ses parents lui ont donné le goût du voyage et des contrées exotiques très jeune. Plus tard, c’est naturellement qu’il se tourne vers la photographie pour montrer ce qu’il voit au cours de ses nombreux voyages. Son passage à la Marine Nationale en tant que reporter d’image forgera son identité de photographe.

Son attirance pour les milieux naturels hostiles est la clé de voute de son univers. Ses reportages photo sont pour lui le meilleur moyen de témoigner de la fragilité du monde qui nous entoure.

Au cours de cette interview, vous apprendrez toutes les techniques qu’utilise Florian pour créer ses reportages photo.

Pour soutenir son travail, je vous encourage à visiter sa boutique : vous pouvez acheter ses magnifiques tirages photo.

reportage photo

 

Le reportage photo de Florian au Groenland

Voici un reportage photo sur la culture des Inuits du Groenland Est dans la région Ammassalik, 80 ans après les expéditions de Paul-Emile Victor. Reportage photo effectué en avril 2016. Toutes les photos sont de Florian Ledoux.

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Vue sur le petit village de Kulusuk, 280 habitants, tôt le matin avant de partir à la chasse

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Petite maison inuit, isolée sur la colline au bord du village Tiniteqilaaq, 110 habitants, faisant face au majestueux fjord Sermilik et ses glaces.

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Angani utilise un fouet en peau de phoque pour diriger les chiens.

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Angani de retour après la chasse au phoque, et salue son fils à la fenêtre.

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Chien du Groenland bravant la tempête de blizzard qui dura plusieurs jours.

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Angani dirige le traîneau à chiens et recherche la présence de phoques sur la banquise jusqu’au dernier rayon de soleil.

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Angani remonte le filet de pêche placé dans un trou non loin du village de Kulusuk.

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Chiens affamés devant Angani qui découpe le phoque.

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Angani et son fils, Flemming dans leur maison. Angani prépare de nouveaux cordages pour le traîneau à chiens.

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Par un temps clair du mois d’Avril, une nuit d’aurore boréale commence. Alors que la danse du ciel s’anime au-dessus de la ville de Tasiilaq, une étoile filante traverse le ciel pendant plus de cinq secondes et apparait sur la pose longue comme un très. Magie exceptionnelle du moment.

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Kunuk en train de manger des pattes de phoque. Kunuk vie à Kulusuk d’où il part chasser la plupart du temps. A la recherche d’un ours polaire rodant dans les environs, il revient avec un phoque dont les intestins et la peau nourrira les chiens, tandis que les meilleures parties du phoque finiront dans les assiettes de la famille.

Transcription texte de l’interview

Régis Moscardini : Bonjour Florian.

Florian Ledoux : Bonjour Régis.

Régis : On va passer un bon moment ensemble dans une région du globe dont tout le monde connait le nom sans aucun doute, qui, je pense, en vérité est assez mal connu, il s’agit du Groenland.

Tout le monde, à peu près, sait situer ce pays sur une carte. On a quand même décidé ensemble d’axer notre conversation sur le thème du reportage photo. Car c’est précisément les travaux que tu mènes auprès de la culture inuit.

Avant ça, c’est quand même la tradition sur le blog et pour les interviews, je voudrais que tu te présentes en quelques mots, Florian, si tu veux bien ? Ton parcours et surtout ce qui t’a amené à devenir photographe des grands espaces du grand Nord ?

La biographie de Florian

Florian : Je m’appelle Florian. Je suis photographe indépendant et aussi pour la marine nationale encore pendant un an. Au fur et à mesure de mes différentes expéditions, je me suis orienté de plus en plus pour le grand Nord, pour cette passion des espaces sauvages.

Peut-être justement parce qu’il n’y avait rien sur ces pays-là, très peu d’infos, ça ma attiré. Quand on regarde le Groenland sur une carte du Globe, c’est toujours au milieu, mais quand on regarde les études sur les populations, sur les démographies ou autre, c’est toujours placé en plein milieu, vierge.

Je pense que le manque d’informations sur ce pays m’a beaucoup attiré. Quand je suis passé une première fois en avion au-dessus pour aller aux Etats-Unis, j’ai découvert ces montagnes qui sortaient de l’eau.

Je me suis dit qu’avec les latitudes du nord il doit y avoir des couleurs fantastiques, des paysages absolument prenants. Il fallait que j’aille là-bas. C’est chose faite puisqu’ensuite j’ai lancé des expéditions là-bas et j’en ai développé d’autres parce que j’ai été touché par ce pays.

Régis : C’est intéressant. Quand tu voyageais, avant même d’être attiré par ces grands paysages du nord, c’est ton œil de photographe qui a fait tilt ? C’est d’abord, j’imagine, le côté curieux du voyageur qui t’a piqué et juste derrière tu t’es dit il y a de belles lumières, de beaux paysages, donc tout de suite ton œil de photographe a joué ?

Florian : Oui, ça a été un peu ça au départ. Ensuite j’ai orienté mes reportages photo sur différents thèmes comme on verra. En plus de ça j’ai développé mes compétences de photos pour arriver à être reporter d’images.

Régis : Le fait d’être dans la Marine nationale, ça a développé ton gout pour les voyages ou c’est le fait que tu étais déjà avant voyageur ? Quel était le cheminement dans ta tête pour ton gout des grands espaces comme ça, des contrées un peu inconnues ?

Florian : J’aimais beaucoup voyager déjà avant d’entrer dans la Marine. Avec la Marine, j’ai eu assez de temps et de vacances pour pouvoir, sur mes temps libres, partir à chaque fois. Mais ça a été plus une démarche personnelle qu’avec le travail, de partir explorer un peu tout le Nord de l’Europe, l’Amérique, le Canada.

D’aller de plus en plus dans des treks en autonomie pour faire de la photo et rechercher ces lumières à des endroits, sur des spots que je planifiais avant. Je traçais tout sur Google Earth pour voir où je pouvais trouver les bons spots, en haut de la montagne à telle heure avec le soleil qui se couche du bon côté.

La Marine a contribué plus ensuite au développement de mes compétences photo puisque je me suis orienté en tant que photographe dans la Marine, là j’ai développé la compétence de reporter où j’ai appris à raconter une histoire avec les photos.

Régis : Ça tombe bien parce qu’on va en parler longuement après dans l’interview, comment on va essayer d’apprendre aux auditeurs à développer cette compétence-là, à savoir raconter une histoire à travers plusieurs photos, à travers un cheminement de photos.

Avant d’en arriver là, une question un peu plus terre à terre et très pratique : quels sont tes équipements photo, reflex, objectifs ?

Son équipement pour le reportage photo

Florian : Personnellement je suis sur du Nikon avec un boitier, un reflex plein format, actuellement un D600 mais je compte m’équiper d’un D4S professionnel parce que pour en avoir utilisé avec la Marine, c’est une autre gamme.

Les optiques, pareil, 24-70, grand standard pour le reporter, un 70-200 avec une bonne ouverture et éventuellement un 14-24 qui sert de grand angle. Et un trépied évidemment.

Régis : Avec les 3 objectifs que tu viens de citer, tu as toute une plage focale qui permet de recouvrir pas mal de sujets pour le reportage photo. J’imagine qu’on va en parler plus longuement. C’est une plage focale que tu as découpée en 3 objectifs. Tu ne vas pas au-delà du 200 mm ?

Florian : Non. Pour ce que je fais maintenant en reportage photo, je n’en ai pas forcément l’utilité.

Régis : Et c’est lourd ?

Florian : Oui. Déjà tout ça c’est encombrant, c’est lourd. Si on rajoute un 200-400, un 500 mm ou un 600, on passe sur un autre type d’expédition avec une logistique encore plus grosse. On n’est pas en autonomie comme j’ai pu le faire.

On peut l’être mais on dépend de moyen pour atteindre des endroits ou en hiver avec des skis et des pulkas c’est facile mais en été c’est un peu plus contraignant. Pour ce que je faisais comme photos l’hiver dernier en Groenland, je n’avais pas besoin de plus.

Mais par contre j’ai des outils que je n’ai pas mentionnés et que j’utilise. J’ai un drone aussi maintenant.

Régis : Excellent. Ce n’était pas prévu dans l’interview mais je serais curieux d’en savoir un peu plus, pas sur l’utilisation d’un drone et le pilotage ça ne m’intéresse pas plus que ça, ce n’est pas l’objet du blog, mais par contre comment intégrer des photos de drone dans un reportage photo, ça peut être intéressant d’en parler.

Utiliser un drone en reportage photo

Florian : Maintenant au niveau des drones, on arrive à des choses avec un sac photo coquille dure avec le moule du drone, ensuite on contrôle ça d’une tablette, là ça nous donne des points de vue assez incroyables.

On n’est pas encore sur des définitions de capteurs de photo quand on a un drone où tout est intégré. Mais pour faire des tirages 40 x 60, ça suffit largement. Ça permet d’avoir des points de vue assez uniques qu’on ne peut pas avoir en photo, ou alors il faudrait des moyens comme des hélicoptères, des moyens plus couteux.

Régis : Le problème de ces drones-là, c’est la batterie et le poids transporté. J’imagine que transporter avec un drone un reflex, c’est très lourd, c’est très couteux en énergie, c’est des moyens qui ne sont pas les mêmes qu’un petit drone avec caméra embarquée.

On parle souvent de point de vue en photo. Se baisser pour avoir un point de vue différent par rapport à la hauteur humaine. Là pour le coup ce n’est pas se baisser, c’est aller un peu plus haut.

Ce n’est pas forcément aller très haut, je pense, mais c’est aller un peu plus haut à des endroits inaccessibles habituellement. Ça doit être assez sympa. On anticipe un petit peu mais comment tu fais avec un drone pour prévoir ton point de vue, ton sujet, pour le cadrage ? C’est un peu au feeling ou tu arrives à l‘anticiper en amont ?

Florian : L’anticiper, ce n’est pas forcément évident. Il y a des spots où je sais par exemple quand les fonds sont plus clairs avec les montagnes autour, que le spot va être bien.

Ensuite une fois en l’air, il faut se balader un peu, il faut voir ce que ça rend au retour caméra. Il faut un peu improviser. Mais il faut quand même par rapport à un sujet, si on tourne autour d’une église par exemple, avoir déjà un peu ses plans de prévus, surtout en vidéo.

Régis : Oui, effectivement, la vidéo c’est ça de toute façon. On n’improvise pas comme ça des plans, il faut avoir une espèce de storyboard au début.

Un storyboard on a l’impression d’un truc de film, mais non, ça peut être juste quelques notes pour prévoir quelques plans, ça suffit largement. Mais il faut le faire. Quelle est la marque du drone que tu utilises ? Si tu en es content, est-ce que tu peux le dire ?

Florian : Tout à fait. C’est la marque DJI, c’est un Phantom 3. Il y a même le Phantom 4 Pro qui est sorti, un peu plus facile pour piloter, avec des anticollisions, des choses comme ça. Mais déjà le Phantom 3 est une belle machine qui fonctionne bien.

Régis : C’est un millier d’euros à peu près ?

Florian : Un peu plus, avec des batteries en rab, un sac, une tablette, on est à 2.000 euros.

Régis : D’accord. Mais on est dans les prix d’un très bon objectif.

Florian : C’est tout à fait abordable. Après, il y a des drones encore au-dessus avec des capteurs beaucoup plus puissants, comme le Drone DJI Inspire 1. Là par contre on est sur des prix à 6.000 euros. On a un capteur beaucoup plus gros de chez Sony et une meilleure résolution.

Régis : Pour toi, ça apporte une vraie plus-value dans le cadre d’un reportage photo, un drone ?

Florian : Oui. Après, l’inconvénient c’est qu’on n’en met pas 50 des photos de drone dans un reportage photo. Mais ça me permet pour ouvrir le reportage photo d’avoir une vue d’ensemble du village de Lulusuk, le petit village du Groenland.

Ça situe un peu où on est, le lieu avec les montagnes en arrière-plan, les fjords de chaque côté, la glace.

Régis : Pour situer la scène, le cadre du reportage photo, c’est l’idéal. J’ai vu d’ailleurs ces photos-là sur ton site effectivement. Est-ce que tu prends des précautions particulières pour protéger ton matériel contre les conditions extrêmes, je pense particulièrement au froid, au vent par exemple ?

Florian : Pas forcément. Le drone je ne le sors pas trop quand il y a une grosse tempête mais j’arrive à le pousser au-delà des limites du constructeur dans le vent et dans le froid, parce qu’il était donné pour 0°, et je l’ai quand même emmené à -15 avec des retours de vol avec des pales givrées.

Et le matos photo, quand il pleut ou autre, de toute façon, ou qu’il neige ou qu’il vente, je l’emballe un peu avec des protections assez succinctes. Les boitiers pro sont un peu tropicalisés.

La gestion du froid et du matériel

Régis : J’ai l’impression que le froid n’est pas forcément le gros ennemi du matériel photo. Ça va peut-être un peu ralentir les machines, pas les gripper mais en tout cas les ralentir. C’est moins problématique que de la poussière en safari. Je pense que le froid n’est pas forcément un gros problème.

Florian : Non. Je pense que parfois par des froids très extrêmes, d’autres photographes ont pu l’expérimenter, le verre est plus fragile aussi.

Régis : Le plastique aussi.

Florian : Le plastique, sûrement aussi. Au froid, il y a peut-être les batteries qu’il faut prendre en compte, ça se vide plus vite. Quoiqu’avec le drone, je n’ai pas trop descendu en temps de vol.

Avec les boitiers photo maintenant qu’on a, ça tient super longtemps les batteries. Par contre, là où je vois la différence, avec la Marine on utilise du matos photo quasiment identique à bord des bateaux, alors là le sel ronge le matériel photo.

Régis : Quand tu dis « ronge » c’est au sens propre ?  C’est vraiment que ça le bouffe ?

Florian : Ça corrode, ça s’infiltre. Mais comme tous les plastiques qu’on a sur les appareils photo, sur les côtés ou autre, ça s’infiltre un peu partout. Le sel est beaucoup plus mauvais que le froid.

Régis : Ça peut être une plaie. Après, il y a des précautions à prendre. On attaque à proprement parler le thème du reportage photo. Une grande partie de tes travaux sont constitués de reportages photo.

Avant d’aller plus loin, et je pense que c’est important pour que nos auditeurs puissent bien cerner cette notion de reportage photo, comment tu définirais ce qu’est un reportage photo ? Comment tu le vois ? Comment tu le cernes ?

Reportage photo : définition

Florian : Pour moi, le reportage photo c’est rapporter une histoire, rapporter un mode de vie, un point de vue qu’on a envie de défendre.

Pour ça, ça demande du temps parce que ce point de vue qu’on veut défendre ou cette culture qu’on veut transmettre, il faut s’en imprégner avant même de commencer à la photographier.

C’est pour ça qu’on dit souvent que la photographie représente pour un photographe 90% du temps, c’est de l’adaptation, c’est de la rencontre avec les gens, et 10% c’est le déclenchement et le traitement des photos.

Je ne sais pas si les pourcentages sont exacts, c’est surement imagé mais c’est pour montrer à quel point le temps est nécessaire en amont et très important parce qu’il faut prendre plein de contacts.

Si demain vous voulez aller faire un reportage photo en Sibérie, vous ne connaissez rien à la Sibérie, ça va vous demander plusieurs années parce qu’il faut y aller une fois, rencontrer des gens, y retourner, recréer des liens, continuer à solidifier ces liens.

Il faut trouver les bonnes personnes par rapport à l’angle de votre reportage. Ça demande un certain temps. Mais c’est ça que j’aime bien aussi dans le reportage, c’est m’intégrer dans la vie de ces gens-là. C’est l’envie de transmettre et de montrer aux gens.

Régis : Sans tomber dans la caricature mais on peut penser que, si on prend 2 photographes lambda à niveau de compétence égal, il y en a un qui va passer des vacances dans un club type Club Med, assez fermé et avec assez peu d’interactions avec les habitants locaux.

Et l’autre photographe qui, lui, sera en mode un peu roots, qui va se mélanger à la locale, on peut penser que les photos de ce deuxième photographe seront plus authentiques, il y aura plus de force dans ses images ?

Florian : Oui, c’est sûr.

S’imprégner du lieux du reportage photo

Régis : J’imagine que ceux qui nous écoutent doivent se dire « moi quand je pars en vacances, je pars dans une région du monde pendant quelques jours, une dizaine de jours, mais après je n’y retourne pas ».

Comment faire, pour ceux qui n’ont pas la chance de retourner plusieurs fois dans les mêmes endroits au bout du monde, pour s’imprégner assez rapidement de l’ambiance ? Il y a des petits trucs, des petites astuces que tu peux donner ?

Florian : Ce n’est pas évident. Il y a sûrement des astuces. De toute façon, en privilégiant des contacts avec des locaux, on peut accélérer un peu ces choses-là, pour se rapprocher du reportage photo.

Régis : Est-ce qu’aller dormir chez l’habitant par exemple ça peut être une solution ? Se faire héberger ça peut être ça ?

Florian : C’est une solution dans le sens où on va être un peu plus chez les gens, on va être mélangé à leur culture.

Aller le soir au bar avec des locaux, discuter avec les gens. Mais même si on est chez les gens, qu’on dort chez l’habitant une semaine, 2 semaines, ce n’est pas évident sur une semaine de sortir son appareil, qui peut en plus être gros de nos jours, et de faire des photos un peu intimes  comme ces photos d’Inuits que j’ai, qui sont chez eux en train de dormir ou qui sont en train de manger une patte de phoque à table.

Des photos d’intérieur de gens ou d’un chaman que j’ai faites l’année dernière qui nous a invités chez lui, il nous a joué des morceaux de musique où il racontait sa vie en inuit, il jouait des morceaux de guitare et il s’est mis à pleurer.

Après il nous a tendu cette main en nous parlant, on était plusieurs. Cette photo a un sens et une émotion parce que j’ai passé du temps, qu’avec ce temps-là il m’a invité chez lui, on a pu entrer plus dans les choses intimes. Il n’y a pas vraiment de solutions miracles pour raccourcir ce temps.

Régis : Je comprends ce que tu veux dire.

Florian : Si je pouvais passer un peu moins de temps parfois parce que les collections d’exposition que je montre actuellement où il y a une vingtaine de photos, pour montrer ça il m’a fallu 3 expéditions d’un mois à chaque fois, et sur 3 ans.

Régis : C’est important que tu le dises pour que les gens puissent se rendre compte du rapport qui existe entre le temps passé et la production finale. Ce que tu dis là pour le reportage de culture, le reportage humain, c’est très valable pour la photographie animalière aussi.

Je fais un peu le pont entre les deux. Mais j’ai écouté Vincent Munier dernièrement dans ce film documentaire  Antarctique de Luc Jacquet, qui va sortir au cinéma très bientôt au mois de février. Il dit « moi, je photographie avec les émotions, pour arriver à ça il faut que je passe du temps sur place ».

J’imagine que quand il est sur place à un endroit, il ne se met pas tout de suite à déclencher en rafale. Il faut déjà un temps d’adaptation et d’imprégnation du lieu. Ça c’est super important.

Tes compétences en reportage photo, tu l’appris grâce à la Marine nationale, je crois. Dans ces cours-là, dans ces formations, qu’est-ce que tu as appris et qu’est-ce qui te sert encore aujourd’hui ?

Florian : Quand je suis arrivé dans la photographie dans la Marine, je savais faire de la photo mais je ne savais pas raconter une histoire.

Régis : Techniquement tu savais utiliser l’appareil mais ça n’allait pas plus loin ?

Florian : Voilà. Mais je ne savais pas donner un sens forcément, avec un sujet, raconter une histoire et surtout changer de valeur de plan, avoir une photo plan large pour présenter son sujet, après un peu plus resserré, des gros plans sur des visages, changer de valeur de plan un peu comme on fait en vidéo mais sur de l’image.

On pourrait faire une photo gros plan toute seule comme celle de la main de Kunu, l’inuit, qui mange une patte de phoque, toute seule elle aurait moins de sens qu’un truc dans un reportage photo où avant on l’a vu chasser le phoque en plan large, après il y avait un plan serré sur ses yeux avec la jumelle qu’il tire.

C’est raconter une histoire au fur et à mesure. Mais l’histoire elle a besoin d’être un peu écrite. On peut orienter ce qu’on raconte avec les photos avec l’écriture ensuite.

Une réflexion en amont

Régis : Ça veut dire que cette démarche-là de prise de vue où en amont tu réfléchis un petit peu au processus de l’enchainement des photos, je parlais de storyboard tout à l’heure quand on parlait du drone, mais c’est un peu pareil. C’est-à-dire qu’avant clairement sur papier tu vas écrire « il me faut absolument un plan large de ça, il me faut un plan plus serré de ça pour raconter ça ». Est-ce que tu vas jusque là ?

Florian : Je n’écris pas mais je le pense parfois. Ça reste un peu brouillon dans ma tète parce qu’il n’y a pas besoin comme en vidéo ou pour un film de mettre tout à plat. Mais par exemple je sais que par exemple cet hiver il me manque des photos que j’ai envie de faire des Inuits pour compléter. Je ne l’écris pas.

Régis : C’est bien en tête. Tu le réfléchis quand même pas mal avant ?

Florian : Je le réfléchis mais il y a aussi ce qui se passe sur le moment. Par exemple l’Inuit qui s’allonge, je vais naturellement faire un plan large et après je vais resserrer. Si j’ai la bonne optique, je vais faire un gros plan sur son visage, un plan resserré des yeux.

Ensuite c’est au moment de l’editing, du choix des photos pour raconter son histoire que là je verrai. Mais c’est bien d’avoir le choix entre un plan large de l’Inuit qui est allongé en train de chasser et puis après un plan serré sur les yeux avec les jumelles qui montrent ce que tu fais.

Après, en fonction de ce que tu veux raconter à la fin sur le papier, en fonction des articles ou autre, on a de la matière pour adapter.

Régis : Il faut trouver le bon équilibre entre la préparation, le côté presque scientifique de l’affaire et le côté émotion où là tu te laisses un peu porté par ce qui se passe sur le terrain.

C’est l’expérience qui parle aussi. Il faut trouver le bon équilibre entre ces deux choses-là. On a bien compris Florian, tu passe beaucoup de temps au Groenland pour faire tes reportages photo. Le but qu’on s’est donné tous les deux, c’est simple et un peu ambitieux en même temps.

C’est permettre aux auditeurs d’avoir quelques clés pour réaliser eux-mêmes un reportage photo en quelque endroit que ce soit. Aussi et surtout mieux connaitre la culture inuit qui pour nous Français, Occidentaux, est assez inconnue. Je commence avec une première question tout simple.

Tout d’abord pour situer les choses, qui sont ces habitants du Groenland, combien sont-ils, où vivent-il, comment sont-ils organisés ? On ne va pas faire toute une page d’encyclopédie mais quelques petites notions pour resituer les choses ?

Le peuple inuit

Florian : Les Inuits du Groenland sont arrivés du Canada il y a à peu près 4.000 ans.

Régis : C’est assez récent ?

Florian : Oui. Ça a été une des dernières vagues de colonisation de la terre.

Régis : C’est fascinant.

Florian : Ils sont passés par le nord, par l’endroit qui est assez connu sous le nom de Thulé. Il y a plusieurs cultures : il y a eu la culture indépendance 1, indépendance 2, la culture dorset et ensuite la culture de Thulé qui est probablement la dernière.

Ensuite il y a eu plusieurs successions au Groenland où la vie a disparu avec ses différentes colonisations parce que le climat n’était pas facile, la vie était dure. Ensuite sont arrivés en 900 les Vikings, entre autres. Maintenant les Inuits sont à peu près 56.000 dont 53.000 sur la côte Ouest qui est un peu plus clémente à vivre parce qu’il fait plus doux, et donc 3.000 Inuits sur la côte Est, là où le climat est beaucoup plus rude. Ils sont regroupés dans de petits villages.

La vie au Groenland, c’est vraiment local. C’est plein de petits villages sur des ilots. Aucun de ces villages n’est raccordé par des routes, il n’y a pas de réseau routier.

Régis : Ils sont assez isolés, les villages les uns des autres ?

Florian : Oui. Les villages sont complètement isolés. Surtout sur la côte Est, encore plus parce qu’il y a des courants arctiques qui descendent qui charrient de la glace. On a vraiment un climat polaire assez dur.

Surtout ils sont isolés des ravitaillements en bateau pendant 9 à 10 mois de l’année, en fonction des années. Ce qui leur rend la vie encore plus hostile, difficile et dépendante de la chasse.

Régis : Bien sûr. L’humain qui a été capable de coloniser, d’être en expansion sur plusieurs dizaines de milliers d’années, je trouve ça assez fascinant. Que tu m’apprennes que c’est le Groenland qui a été en dernier, a priori, colonisé, je trouve ça assez fascinant.

On a bien compris que les Inuits sont assez peu, qu’ils sont isolés dans leurs petits villages. En tant que photographe, comment t’es venue l’idée de traiter le peuple des Inuits sous l’angle de leur culture ?

Parce que tu aurais très bien pu avoir d’autres approches par rapport à eux. Tu aurais pu travailler sur les Inuits et la nature ou la chasse. Pourquoi la culture précisément ?

Pourquoi la culture inuit

Florian : Déjà la culture pour moi elle regroupe un peu tout ça, que ce soit leur rapport à la nature ou leur mode de vie, leur mode quotidien. Ce n’est pas la culture ancestrale, c’est la culture au sens large.

Pourquoi je me suis tourné vers cet angle, vers ce sujet. C’est parce que sur mes premières expéditions au Groenland, je n’y allais pas du tout pour ça, je le disais au tout début, j’y allais plus pour les paysages.

J’ai été touché par ce peuple inuit que je ne connaissais pas. Ils sont attachants, ils sont robustes, solides, ils vivent dans des conditions pas possibles. Je suis rentré en France, il y a quelque chose en moi qui continuait à trotter. Je me disais « pourquoi ces gens vivent là-bas ».

J’avais envie d’en savoir plus sur eux. Je suis retourné sur la côte Est un peu plus au nord. Là ça a été 50% nature, 50% humain. Ça m’a permis de commencer à prendre des vrais contacts, commencer à creuser un peu sur leur mode de vie. J’ai appris plein de choses sur la culture, la façon de chasser, comment ils vivaient.

Surtout connaitre des gens. Ensuite j’ai décidé d’y retourner une 3e fois dans la même région que la 2e fois pour pouvoir approfondir et de ne faire que des photos d’humains parce que j’avais décidé de ne pas prendre de tente pour me forcer à dormir tous les jours chez les gens, vivre avec eux, aller chasser avec eux.

Je pense aussi que le fait que leur culture évolue qui m’a donné de m’y intéresser parce qu’il y a une part assez ancestrale et traditionnelle, le fait de chasser comme ça en chiens de traineau, d’éventrer le phoque sur la banquise pour en sortir le foie cru et le manger. Et après de rentrer et de jouer à la Playstation, de boire du Coca, d’être sur Facebook.

Là encore cet après-midi je discutais avec un ami de là-bas. Des fois il m’envoie des selfies avec un ours polaire derrière. C’est ce décalage entre les deux qui m’a questionné et m’a décidé à me pencher sur leur mode de vie. Ce qu’ils allaient devenir dans le futur peut-être.

Régis : J’avais prévu de te poser la question suivante : je voulais te demander d’aider les auditeurs, à leur donner quelques clés pour qu’eux aussi puissent trouver leur idée de reportage photo. Mais en fait je trouve que c’est un peu stupide parce qu’après ce que tu viens de dire là, c’est très personnel.

C’est-à-dire que cette idée de reportage photo ne t’est pas venue comme ça. Tu ne t’es pas dit un jour « allez, je vais faire sur la culture des Inuits, je vais essayer d’illustrer le décalage entre leurs traditions et la culture occidentale qui s’imprègne chez eux ».

Ça a été un cheminement, c’est-à-dire que tu l’as ressenti comme ça, c’est venu au fur et à mesure. Je pense que les gens qui sont en manque d’idées de reportage photo, il faut qu’ils s’imprègnent d’un milieu.

Ça peut être un milieu vraiment très proche de chez eux, ça peut être leur famille, ça peut être autre chose. Mais il faut prendre le temps finalement.

Florian : Oui. Je pense qu’il faut qu’ils fassent les choses qu’ils aiment. Au fur et à mesure dans ces choses-là, ils y trouveront un intérêt de montrer des choses à travers un reportage photo, du coup ils trouveront de nouvelles idées, de nouveaux angles.

Pourquoi je ne parlerais pas de ça comme ça, et de ça comme ci. Comme ça ils iront de fil en aiguille. Un matin je ne me suis pas réveillé en me disant « je vais aller au Groenland faire des photos des Inuits », parce qu’ailleurs les Inuits je ne les connaissais pas.

Maintenant ces reportages que j’ai pu faire au Groenland sur les Inuits m’ont aussi poussé à penser un peu plus loin et à me dire « maintenant que j’ai fait les Inuits du Groenland, pourquoi je ne ferais pas les Inuits du Canada, de Sibérie » et d’essayer de les comparer et de voir comment ils évoluent avec la technologie, un peu tous indépendamment, de voir les problèmes que ça peut engendrer dans la société. 

Ce que je vais faire dans le futur a bien été amené par des premières expéditions, des premières pierres posées. Il faut faire des choses pour trouver sa voie, son angle.

Les idées viennent en photographiant

Régis : A l’instant, je disais qu’il fallait prendre son temps mais prendre son temps ça ne veut pas dire qu’il ne faut rien faire. Tu l’as très bien dit, il faut photographier.

C’est-à-dire que toi ces idées te sont venues en photographiant parce que tu as commencé à faire telle ou telle photo, des photos de nature, de paysage et après tu t’es intéressé aux Inuits, après tu t’es intéressé à ce décalage entre leur culture et ce qui arrive au niveau de leur changement culturel.

Mais tu as fait plein de photos. C’est ça. Quand je dis qu’il faut prendre le temps, il faut prendre le temps en photographiant. Les idées elles viennent parce qu’on a photographié, parce qu’on a fait des editing, parce que les idées viennent et se forgent parce qu’on fait du traitement photo, on les montre à des gens, après on discute.

Tout ça, c’est assez long mais c’est nécessaire. C’est comme ça que les idées de thème arrivent.

Florian : Oui. Je pense qu’à chaque fois que je rentre d’une nouvelle expédition, d’un nouveau reportage photo, j’ai en tête déjà un nouveau reportage  photo ou un nouveau projet parce qu’un voyage en entraine un autre.

Pendant qu’on est là-bas, on fait de nouvelles rencontres qui nous orientent sur de nouvelles choses.

Comme l’hiver dernier pour donner un exemple, j’ai été à Reykjavik pour aller au Groenland, j’ai rencontré une scientifique de Météo France qui était avec Vincent Munier et Laurent Ballesta et Luc Jacquet en Antarctique qui me dit « pourquoi avec la Marine tu n’irais pas en Antarctique ».

Là elle m’a mis sur une piste où il y a un nouveau bateau en construction en effet, mais je ne le savais pas à l’époque, en construction avec la Marine et l’Etat, pour coopérer ensemble en Antarctique. Etant dans la Marine, j’ai monté un dossier pour essayer de faire un reportage photo sur ça.

Mais c’est bien le fait que je sois allé au Groenland qui a orienté ou même juste donné naissance à cette idée. Plus on a de portes qui vont s’ouvrir ou de nouvelles idées qui vont arriver, via les connaissances qu’on va se faire, via une autre expérience qu’on va avoir d’une culture ou de quelque chose qu’on a envie de photographier.

Nos désirs changent, évoluent avec ces expériences qu’on a et font qu’on s’oriente ainsi.

Régis : On est loin de tout ce qui est réglage technique, on ne parle pas d’ouverture, de focale ou de je ne sais pas quoi mais finalement c’est important tout ce qu’on est en train de dire parce que c’est ce qui permet de se forger une vraie culture photo et peut-être in fine d’avoir son propre style.

Souvent on entend ça « comment on fait pour avoir son propre style photo ». Tout ce qu’on vient de dire ça en fait partie et c’est très important. Justement on va aller un peu plus dans le concret.

Maintenant que le photographe a une idée de reportage photo, il sait ce qu’il va faire, concrètement quels sont les quelques trucs qu’il faut mettre en place pour transposer en photographie le thème du reportage photo? On en a un peu parlé, il faut prévoir en amont. Mais concrètement comment on s’y prend ?

Comment concrètement faire son reportage photo ?

Florian : Ensuite une fois que je suis là-bas sur place, ou avant j’ai eu des contacts, je sais un peu les choses que je veux faire, où je veux aller. Par exemple partir chasser avec les Inuits.

Parce que je veux montrer ces photos-là. Après sur le terrain, c’est beaucoup au feeling, en fonction des rencontres qu’on va faire. Un jour où on va se retrouver là, je vais dormir chez untel, ce n’était pas prévu, le lendemain il va tuer un ours parce qu’il y a un ours qui est arrivé dans le coin.

Tu es chez untel, il fait une soirée, il y a des jeunes qui sont là, ils font la fête, là on voit un peu la modernité. Je ne pense pas que je planifie vraiment tout ce que je vais faire, surtout qu’au Groenland c’est encore plus dur parce que seuls le temps et la glace sont maitres, comme disent les Inuits. Tout change du jour au lendemain. Il suffit que la glace ne soit pas bonne, pas de chiens de traineau, donc il faut que je rebondisse, je vais faire autre chose, je ne vais pas rester une journée à ne rien faire.

Régis : La vraie difficulté, j’ai l’impression pour le reportage photo, c’est de s’adapter à l’environnement qui change, pas l’environnement forcément lié à la météo, mais c’est les opportunités ?

Florian : Au Groenland, la météo et la glace influencent vachement ce qui se passe, la vie là-bas. Du coup ça change le programme. Il faut rester flexible, il faut pouvoir prendre toutes les opportunités qu’on peut avoir. Ne pas se dire « aujourd’hui j’aurais pu faire ça, je suis déçu ».

En fait, ça va entrainer d’autres choses qu’on n’aurait pas faites si on n’avait pas eu ce problème-là avant. J’ai l’exemple de 2015 où on est arrivé le 19 juin, on devait partir le lendemain matin en bateau pour aller au fond d’un fjord partir marcher.

Là on était bloqué parce que la glace qui était cassée, la banquise cassée, qui était là comme de la soupe, qui trainait dans les fjords, empêchait la navigation.

Du coup on est resté bloqués 3 jours au village. On s’est retrouvé à faire la fête nationale avec les Inuits, à manger du phoque avec eux, à chanter avec eux, à jouer avec eux, à aller danser le soir avec eux. Là j’ai pu faire des vidéos, des photos qui n’étaient pas prévu.

Sur le moment, avant même de savoir qu’il y aurait cette fête nationale, quand je savais qu’on ne pouvait pas aller là où on avait prévu, j’étais un peu déçu. Mais au final ça m’a permis de faire d’autres choses derrière. Il ne faut pas se dire qu’on perd du temps  si le programme ne se déroule pas comme prévu.

Je pense qu’il faut vraiment être flexible,  rebondir et s’adapter et être capable de prendre toutes les occasions pour faire ce qu’on peut faire. Des fois on ne peut pas et c’est comme ça.

Régis : Oui, bien sûr. Malgré tout, est-ce qu’il y a une espèce de règle à respecter pour entrer dans les standards du reportage ?

Pour la situation dont tu parlais tout à l’heure sur la fête nationale, est-ce qu’il faut un petit équilibre entre des photos grand angle pour situer un peu les scènes, il faut des gros plans sur des choses très précises comme des poignées de mains ou des échanges comme ça ? Est-ce que tu as en tête un peu un équilibre de photos, je fais 50-50 ? Comment tu t’organises pour ça ?

Quelle proportion de photos de paysages versus photos rapprochées

Florian : Je sais qu’il me faut un peu de tout ça. Ensuite je fais en fonction de ce que je vois. C’est-à-dire que par exemple je vois le jour de la fête nationale des détails sur les visages des gens avec des dorures, des belles coiffes, des vêtements traditionnels, je vais peut-être faire des gros plans sur ça.

Par exemple j’avais ce chaman qui chantait avec un bout de bois dans la bouche à l’horizontale bien sûr, ça lui faisait des grosses joues, et un maquillage assez noir sur le visage. Donc là j’ai fait un gros plan assez serré sur ses yeux, sa bouche et un plan plus large où on le voit jouer au tambour.

C’est beaucoup au feeling par rapport à ce que je vois. Je ne peux pas prévoir ce que je vais voir ou ce que les Inuits vont faire.

Régis : En tout cas comme toi tu fonctionnes, je ne dis pas que c’est la règle absolue, mais ce qui me parait vraiment bien c’est que tu te laisses un peu porter par les impressions, par le feeling du moment parce que tu t’y sens bien.

Tu prends tes photos grand angle, portraits, portraits serrés, des choses comme ça. Je pense que c’est après, une fois dans l’editing, dans le choix des photos, que là le travail de reportage photo s’effectue réellement avec des choix presque éditoriaux, très prononcés ?

Florian : Oui. Je pense que sur le terrain, on sait qu’il faut qu’on fasse des plans larges, des plans moyens, des plans serrés, il faut varier. Après sur le terrain, je me laisse vraiment porter par ce que je ressens, par ce que je vis aussi.

Après ça parle un peu tout seul. Les photos sont plus naturelles, je pense, comme ça qu’en les préparant. On ne peut pas vraiment les prévoir.

Régis : Il ne faudrait pas tomber dans le piège de trop prévoir, de laisser de côté l’émotion, d’être trop scientifique et de perdre en émotion et en intensité. Ce n’est pas ça le but.

Florian : Je pense que contrairement à la technique photo où là il faut connaitre les réglages ou autre, pour le reportage photo il faut se laisser porter, il ne faut pas être trop cartésien, il n’y a pas de règle d’or.

Après c’est un peu chacun son feeling. C’est ma façon de fonctionner, elle me va parce qu’elle me permet de vivre ces expériences pleinement et de rentrer dans mon sujet, et surtout de vivre des expériences avec ces gens-là, de les rencontrer, de m’intégrer avec eux.

Régis : C’est déjà l’expérience de vie qui t’intéresse, de vivre une belle expérience de vie et en tant que photographe tu relates cette expérience de vie à travers tes photos.

Florian : Pour la partager, pour diffuser un message. Mais c’est avant tout une expérience qu’on vit en faisant ses photos.

Je pense qu’en les vivant vraiment ces expériences, en rentrant dans son sujet, les photos peuvent avoir plus de force que quand elles sont trop préparées et qu’on est distant de son sujet.

Régis : Bien sûr. J’ai vu sur ton site Internet, tu peux rappeler l’adresse, s’il te plait Florian ?

Le site des reportages photo de Florian

Florian : Oui. C’est www.florian-ledoux.com.

Régis : Sur ton site on peut voir tes très belles photos. J’invite les auditeurs à s’y rendre tout de suite parce que c’est vraiment très chouette, il y a de très jolies choses. Mais aussi dans tes reportages tu mets du texte.

Est-ce que c’est toi qui aimes bien faire ça ? Est-ce que tu penses que c’est nécessaire ? Est-ce que les photos ne peuvent pas se suffire à elles-mêmes ? Comment tu gères la part de texte dans tes reportages ?

Dans un reportage photo : écrire du texte ou pas ?

Florian : Je pense que les photos peuvent se suffire à elles-mêmes parce qu’elles peuvent dégager une émotion ou un sens. Ensuite pour raconter une histoire, je pense que là il faut par contre assembler un peu les photos  avec des petits morceaux de texte ou au moins des légendes.

Ce n’est pas nécessaire de mettre du texte. L’hiver dernier, j’ai eu cette envie d’écrire qui m’a pris quand j’étais là-bas et de creuser un peu sur ces changements de culture où j’ai fait un article sur ça.

Après pour une publication dans un magazine ou autre, on est plus sur un reportage photo avec un texte et des photos. Souvent c’est une autre personne qui fait les parties texte. Le photographe fait sa partie photo par rapport à un angle, par rapport à un sujet donné.

Régis : Tu veux dire que l’apport du texte, ou pas d’ailleurs, dépend un peu de la finalité du reportage photo. Si c’est pour un magazine, effectivement il faudra forcément du texte. Si c’est pour une exposition, ce n’est pas forcément nécessaire ?

Florian : Si je prends l’exemple d’une photo que j’ai faite l’hiver dernier sur la banquise. C’est un Inuit qui est en train de remonter ses filets de pêche, penché sur un trou de glace, avec en arrière-plan les chiens et les montagnes, avec la banquise à l’infini.

Cette photo je l’ai utilisée pour raconter le changement de culture des Inuits dans mes articles. La chasse ou la pêche. Mais par exemple National Geographic l’a sélectionnée pour la COP22 pour relater le mode de vie des Inuits qui est en danger par rapport au changement climatique. Là on est dans un autre thème.

C’est pour ça que le texte apporte quand même des axes différents. Une photo peut être utilisée dans différents axes.

Régis : C’est vrai.

Florian : En fonction du reportage photo ou autre.

Régis : En fonction du reportage photo, et même dans une exposition tu n’es pas maitre de comment les spectateurs vont s’approprier les photos. Tu l’as prise et tu te dis « ça illustre ça » mais peut-être que les personnes qui vont aller voir vont y voir autre chose. Ça, tu ne maitrises pas non plus.

Florian : Surtout quand ce sont des photos qui sont un peu plus abstraites ou un peu plus nature. Comme j’ai l’exemple d’une photo, c’était un iceberg pris du ciel avec un bleu turquoise en dessous et le blanc au milieu. Une dame sur une expo m’a dit « ah bon, c’est un iceberg vu du ciel, je croyais que c’était un trou avec de la menthe autour ».

Régis : A ce point-là ? La macro par rapport à un paysage grandiose.

Florian : Parce que l’expérience de chacun fait qu’il voit les photos différemment, les choses qui lui sautent à l’œil ne sont pas les mêmes en fonction de son vécu.

Régis : Exactement. C’est pour ça qu’il faut utiliser le texte de manière très réfléchie, ce n’est pas anodin, ne serait-ce qu’un titre, un titre de photo. Dans une exposition, si on met des titres sur les photos, forcément on influence, on oriente la perception de la personne.

D’emblée ta photo d’iceberg, tu l’aurais appelé Iceberg je ne sais pas quoi, la personne elle ne voyait plus sa macro de menthe, c’est fini. Il faut vraiment réfléchir à ça, ce n’est pas anodin.

L’évolution de la culture Inuit

Je reviens sur la culture inuit parce que ça m’intéresse, je n’y connais pas grand-chose. Est-ce que cette culture-là, d’après toi, est menacée par les apports occidentaux ? Si oui, comment ? Comment tu vois les choses pour ça ? Comment tu le vis ?

Florian : Je dirais qu’elle évolue. En danger, je n’irais pas jusqu’à dire ça parce que c’est leur culture, c’est eux qui la font évoluer en fonction de leurs envies. Les Inuits sont un peuple qui s’est toujours adapté pour survivre.

Donc je pense que pour eux ils n’ont pas l’impression de laisser quelque chose pour autre chose, ils n’ont pas l’impression de regretter la technologie bien qu’elle ne fasse pas que des choses bien, puisque maintenant le mode de vie un peu occidental qu’ils ont

Régis : C’est plus sédentaire ?

Florian : Oui, c’est plus sédentaire. Surtout ils ont des objets comme on a, téléphone, Facebook, des télés écran plat que même moi je n’ai pas puisque je n’ai pas de télé. Il faut qu’ils se les payent. C’est un pays où il n’y a pas forcément d’économie jusqu’à présent. Il n’y a pas de réels travails.

Du coup sur des parties comme la côte Est où ils sont vraiment très isolés, il y a une pauvreté qui s’est installée. Sur la côte Ouest il y a un peu plus de grandes boites, ça bouge un peu plus dans le sens à l’européenne mais il y a encore une économie infondée qu’ils essayent peut-être de faire passer à travers les ressources minières qu’ils possèdent car le Groenland tend à son indépendance complète.

Ils sont indépendants au niveau parlementaire depuis 2009.

Régis : Par rapport au Danemark ?

Florian : Par rapport au Danemark, oui tout à fait. Maintenant ils voudraient aller plus loin. Mais pour aller plus loin il faut qu’ils aient une économie.

Régis : J’ai l’impression d’après ce que tu dis, ils ont envie de posséder ces belles choses, je ne sais pas si c’est bien ou pas bien, qui sont liées à la culture occidentale, les télés, Internet, toute la technologie, ils ont envie de les posséder parce qu’ils en voient l’utilité mais par contre ils n’ont pas les moyens. Donc ça pose un vrai problème.

Florian : Du coup, on constate qu’il y a quand même pas mal de jeunes qui quittent les petits villages.

Régis : Ils se disent que la vie difficile traditionnelle inuit n’est pas celle qui leur plait, surtout quand ils peuvent voir ce qui se passe ailleurs. C’est ça le problème ?

Florian : Surtout avec Facebook, ils voient le monde à travers Facebook. Il y a beaucoup de suicides, même de gens tristes parce qu’ils vivent à travers leurs écrans mais ils en sont presque prisonniers à certains endroits.

Ceux qui ont la chance d’aller au Danemark faire des études ou autre, j’ai connu aussi des Inuits après leurs études au Danemark reviennent au Groenland, notamment des jeunes de 20 ans pour y rester vivre en tant que chasseur parce qu’ils m’ont dit « c’est notre identité, la chasse, être là en milieu sauvage, au milieu de nulle part comme ça devant les icebergs, on adore ça, c’est excitant pour nous de chasser une baleine, un dauphin noir, un orque, un ours ».

Je ne sais pas où se situe trop ma réflexion dans tout ça parce qu’il y a un peu des deux, un peu de tout, des gens qui veulent évoluer, des gens qui aiment leurs traditions. Donc après le futur se fera plus ou moins naturellement, ce qui doit se faire évoluera.

Ce n’est pas pour ça que c’est une tradition, une population qui est en danger, je pense qu’elle change. On peut dire qu’elle change, ça c’est sûr.

Le pouvoir d’une exposition

Régis : Tu as fait plusieurs expositions. Est-ce que tu sens que le regard des gens peut changer à la fin de leur visionnage de tes photos, avec les discussions qu’ils peuvent avoir avec toi ? Comment tu sens le regard des gens par rapport à cette culture inuit qui n’est pas bien connue ?

Florian : Déjà les gens aiment la découvrir parce qu’ils ne la connaissent pas forcément beaucoup. C’est un monde un peu inconnu. Même moi j’ignorais cette culture avant de m’y rendre.

Ils sont intéressés, ils sont touchés. Ça ne changera pas les choses qui sont en cours c’est-à-dire la que transformation qui se passe au Groenland a lieu et ce n’est pas le point de vue des gens qui l’empêchera puisqu’en fait ce sont les Inuits eux-mêmes qui la font changer et qui font évoluer leur culture, avec ce qu’ils vivent.

Après, c’est sûr que notre monde les a influencés puisqu’on leur a apporté le Coca-Cola, la mondialisation.

Régis : Symbolisée par le coca.

Florian : Oui. J’ai une photo d’un jeune Inuit qui pose fièrement avec une canette de Coca-Cola à côté de la tête. On était parti chasser en chiens de traineau, on était au milieu de nulle part, c’était à 80 kilomètres du village, sur la banquise, là en pleine nuit il ouvre une canette pour boire, il était minuit.

Ils sont devenus aussi un peu addictifs à tout ça, à la mondialisation on va dire.

Régis : Une autre petite question comme ça : est-ce que c’est facile d’y aller en séjour en tant que touriste ? Ça coute cher ? C’est accessible ? Si quelqu’un est intéressé pour y aller, comment faire ? Il y a des agences de voyage qui peuvent s’occuper de ça ? Tu peux emmener des touristes avec toi ?

Florian : Là, je repars le 14 février, dans une semaine à peu près, j’emmène un premier couple. Ensuite je vais en Norvège et après je retourne au Groenland avec un deuxième groupe, on sera 8. Je passe par mes connaissances Inuits sur place pour les chiens de traineau, dormir dans des cabanes à droite à gauche, aux bords des fjords.

Pour l’instant c’est des petits packs découverte, donc c’est facile d’accès, il n’y a pas besoin de compétences particulières de nature ou de grand nord, juste être bien équipé. Après, le Groenland c’est un milieu assez cher.

On peut aussi y aller par soi-même mais il faut aimer le gout de l’aventure puisqu’il y a très peu d’infos sur Internet. Sur Internet on peut acheter des packs tout faits comme sur le site de Visitgreenland.

Mais ce n’est pas comme si on allait en Italie ou en Ecosse où on peut tout prévoir à l’avance.

Découvrir le Groenland

Régis : Il faut aimer le gout de l’aventure, le gout du risque, y aller et voir ce qui se passe.  Ça fait partie de l’état d’esprit de certaines personnes. Ou faire appel à tes services de connaissances locales, de guide finalement. Comment on fait ? Sur ton site, on peut trouver toutes les informations pour accéder à ces services-là ?

Florian : Non, pas encore. Parce que c’est assez nouveau. Je lance ça cet hiver.

Régis : D’accord.

Florian : Mais je vais écrire la page sur le site. Sinon on peut me contacter à mon adresse mail. Autrement il y a aussi une grosse nouveauté que je lance cet été, c’est un photo tour en voilier sur la côte Ouest du Groenland dans une baie qui est magnifique, qui est classée au Patrimoine Mondial de l’UNESCO.

Le glacier est classé au Patrimoine Mondial de l’UNESCO parce que c’est un plus gros producteur de glace presque sur terre, du moins de l’hémisphère nord. Là on fait 8 jours en bateau sur un voilier, c’est un vieux gréement en bois, un 2 mâts qui fait 30 mètres à peu près.

Là on navigue au milieu des icebergs, on s’arrête dans les petits villages, on va voir les landes de glace. Ça va être fantastique. Il y a beaucoup de baleines aussi.

Régis : Un voyage qui doit être fabuleux, au niveau humain et au niveau photo. Tu dispenses des conseils de photo aussi au fur et à mesure ?

Florian : Tout à fait. Et aussi la possibilité de tester le drone parce que c’est assez facile au final. Une fois qu’il est en l’air, les gens peuvent essayer de le piloter pour voir comment ça fait. A chaque occasion qu’il y a de faire des photos, je leur donne des conseils.

Notamment pour les aurores boréales, les gens sont assez preneurs de conseils. Ensuite j’essaie de m’orienter avec l’équipage du bateau sur les meilleurs spots qu’on peut aller chercher en fonction de la météo, en fonction de ce qu’il y a à voir. S’il y a des baleines par là, on s’adapte pour aller chercher des spots. C’est vraiment une expédition dédiée à la photo.

Donc il faut trouver les bons points pour photographier, que ce soit les paysages, les icebergs. En plus le Groenland c’est déjà très beau mais vu de la mer c’est encore plus beau.

Ça donne un moyen de transport surtout dans un pays où il n’y a pas de routes. Le Groenland ce n’est pas évident parce que sinon il faut faire des longs treks à pied dans les fjords, c’est long et pas facile parce qu’il n’y a pas de chemins, il faut se faire déposer par des Inuits avec des petites coques de bois.

Là ça permet d’avoir une base qui bouge, qui n’est pas fixe.

Régis : Et originale en plus. Dans un mode de transport comme ça en bois, ça doit être formidable. Donc ça, ça sera disponible cet été. Toutes ces informations on les trouve sur ton site ou sinon le plus simple c’est de t’envoyer un mail, tu réponds et tu donnes toutes les informations possibles.

Florian : Voilà. J’envoie la brochure avec les plus de détails. Le site sera surement équipé d’une page expédition d’ici la rentrée scolaire prochaine pour pouvoir prévoir une belle saison 2018 avec des nouveaux tours et pouvoir faire découvrir aux gens ce fabuleux pays qui m’a tant touché, avec des gens fabuleux.

Régis : Tu en fais en tout cas un bel ambassadeur. Je trouve ça formidable tes projets photos, on en a beaucoup parlé. Et tous tes projets de développement dans ton activité de photographe, en tant que guide aussi.

Félicitations. C’est franchement super. Je te remercie Florian pour ce bon moment qu’on a passé ensemble et de tous les conseils que tu as bien volontiers dispensés aux auditeurs. J’espère que cela leur sera utile. Merci beaucoup Florian.

Florian : Merci Régis. Au revoir.

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6 Commentaires sur "[Podcast #47] Réussir son reportage photo avec Florian Ledoux"

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Jean Paul
Invité

Merci à tous les 2 Règis pour avoir mené cet interview et à Florian pour m’avoir fait découvrir ce peuple Inuit,et ses tradition et de m’avoir transporté pas ses descriptions dans ce pays merveilleux et même qu’a la fin je me voyais naviguer sur ce 2 mâts entre les icebergs en observant les baleines ect tellement ses explications sont précises. merci aussi pour m’avoir appris des choses sur comment faire un reportage.
Merci à tous les 2 bonne chance à Florian pour la suite et bonne continuation à toi Régis, c’est du beau travail

Jean Paul

florian
Invité

Merci Jean Paul pour ce commentaire.

Bernard
Invité

merci du partage, vraiment très intéressant

Christophe
Invité

Merci pour cette superbes interview.
Florian est de la veine de ces aventuriers dont j’adore écouter les périples et les récits. Une vraie invitation au voyage.
Fantastique, et un grand Bravo à Florian pour son travail.

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